Je le répète à l'envi (sans craindre la redondance), l'horlogerie c'est tellement plus que des montres ! La preuve en trois objets hors des sentiers battus qui nous embarquent dans des directions bien différentes.

La rupture consommée

Sketch de la flasque mécanique Urwerk x Macallan

C’est l’histoire d’une distillerie écossaise (Macallan) qui contacte la Maison d’horlogerie Urwerk pour lui demander de plancher sur un contenant pas commun pour ses précieux breuvages. Qui a dit que les frontières entre horlogerie et reste de l’univers devaient être étanches façon protectionnisme à la Trump ? On voit désormais des collabs de plus en plus décalées. Mais recruter le formidable duo Martin Frei/Felix Baumgartner pour concevoir un flacon fait sacrément bouger les lignes. Le résultat est un objet de luxe tel qu’il est souhaitable aujourd’hui: épatant, formidable, différent, avec une pointe d’humour, attachant, complice (mais avec modération). Avec ses 156 composants, cette flasque mécanique contient deux containers de malts (du très bon au très rare par exemple), que l’on choisit en tournant un bouchon cylindrique en fonction de celui à qui on veut le servir… Ultime !

https://www.urwerk.com/en/urwerkflask.php

La matière à réflexion

Le débat est virulent, douloureux presque, autour du label « Swiss Made » qui exige depuis le 1er janvier que 60% des composants d’une montre soient d’origine suisse pour pouvoir se prévaloir du fameux sésame. C’est largement insuffisant selon Edouard Meylan, CEO de H. Moser dont les créations sont suisses à plus de 95%. En réaction, la Manufacture de Schaffouse a pris la décision radicale de ne plus apposer la mention Swiss Made sur ses cadrans. Et pour appuyer son propos, elle a dévoilé en janvier dernier une montre satirique « qui se fait l’écho de l’absurde du Swiss Made et du changement risible apporté à la législation« . Son boîtier est fabriqué à base de Vacherin Mont d’Or intégré à un matériau composite. Le bracelet, lui, fait la peau à l’Alligator en lui préférant du cuir de vache helvète.

Swiss Mad Watch – H. Moser

Le prix de vente de cette pièce unique est un manifeste en soi – 1’081’291 Francs (suisses, what else ?) Trois offres ont été faites lors du Salon International de l’Horlogerie voilà quelques semaines. Finalement H. Moser vient de signer un partenariat avec Christie’s qui, au terme d’une exposition itinérante (Dubai, Bangkok, Hong Kong, Taipei, New York et Genève) fera monter les enchères en mai afin que les bénéfices de la vente soient reversés à la Fondation pour la culture horlogère suisse (institution qui soutient l’apprentissage du métier d’horloger et les savoir-faire qui y sont liés).

L’œuvre engagée

Son mécanisme sophistiqué fait écho à notre société high-tech. Ses rouages sont notre humanité fébrile. Sa carapace de béton armé et d’acier rouillé est le symbole de notre empire vieillissant. Elle penche, comme l’avenir si incertain. Elle, c’est une horloge que l’on doit à un collectif de talents, hier et maintenant, avec en tête le maître-horloger Michel Bourreau qui se définit comme le narrateur de ce projet attachant. Il y a Francis Diéras, manager R&D dans une grande entreprise, le designer Donald Waslander, Jean Lephilibert, ingénieur en mécanique qui propose l’idée d’un « échappement à roulettes », Fabrice Caldéroli, restaurateur d’art en horlogerie et Etienne Krähenbühl, un artiste qui maîtrise aussi bien l’acier rouillé que les sculptures sonores. La perception du déséquilibre de cette « horloge qui penche », c’est son nom, sera accentuée par le pendule qui oscille avec de très grandes amplitudes. Destinée à une vie à l’air libre, les contraintes sont telles qu’elles nécessitent un vrai savoir-faire horloger. Ainsi, les composants de son mécanisme font appel à des matériaux tels que le titane, le tungstène, le nitrure de silicium ou les céramiques. Par le biais de partenariats, ses créateurs souhaitent collecter des fonds qui permettront de soutenir des projets de développement durable en butte aux… penchants destructeurs de nos sociétés.

Michel Bourreau en tête à tête avec « l’horloge qui penche »

œuvre d’Etienne Krähenbühl